Le yoga, synonyme de bien-être, de flexibilité et de zénitude en leggings last minute ? Pas si simple. Derrière la promesse lisse d’une vie meilleure, se cache une face politique aussi troublante que méconnue. Et si, sans même le savoir, on s’était tous trompés sur la nature profonde du yoga ?
Le mirage moderne du yoga : un remède universel ?
Aujourd’hui, le yoga s’invite partout : dans les salles de sport, sur les réseaux, à la pause déjeuner. On l’érige au rang de solution miracle pour, entre autres :
- gérer son stress, ses émotions, son sommeil
- s’améliorer dans ses relations (même intimes !)
- développer une pensée positive et son « moi » authentique
- devenir plus souple (du corps et de l’esprit), concentré, résilient et… heureux
Bref, si ton boss te stresse ou si ton deuil te chamboule, il se trouvera toujours une âme bienveillante pour te glisser : « Tu devrais essayer le yoga ». Une blague entre endeuillés, comme le confie la journaliste Judith Duportail : « Sinon, t’as pensé au yoga ? ». Et à en croire les chiffres (7,9 millions de pratiquants français réguliers en 2021, soit 15% de la population !), le yoga est devenu la planche de salut pour tous les lessivés du monde moderne, selon l’expression de Marie Kock.
Quand l’esprit du yoga porte des costards de capitalisme
Pour beaucoup, le yoga serait une pratique ancestrale, inchangée depuis des millénaires et importée d’Inde dans nos sociétés pressées. Or, surprise : si on se penche sur les textes fondateurs comme le Yoga Sūtra, la Bhagavad-Gītā ou la Haṭhapradīpikā, rien n’y annonce l’épanouissement personnel, la réussite ou la promesse d’un bonheur enchanté. Pas de recette à base de « lâcher-prise » ou de « vivre l’instant présent ». Au contraire, ces textes cultivent l’ascétisme, voient la condition humaine comme fondamentalement souffrante, et invitent à s’éloigner de la poursuite du bonheur matériel.
L’esprit du yoga version 21e siècle ? Un hybride, largement remodelé et enseigné comme méthode de développement personnel. On s’attache à atteindre son « soi idéal » : un être toujours calme, zen, efficient et capable, promis à l’épanouissement, moyennant un travail sans relâche sur soi-même. Avec un détail qui pique : « Cette responsabilisation extrême de l’individu sur son bonheur et sa réussite entre dangereusement en résonance avec les valeurs du néolibéralisme », souligne la professeure de yoga Zineb Fahsi.
Yoga contemporain : succès personnel ou caution politique ?
Ce nouvel esprit du yoga n’est pas sorti d’un tapis magique. Il a été battu et rebattu, notamment aux États-Unis (mention spéciale à la Californie), « foyer de la mondialisation du yoga ». Grâce à l’influence du self-made man, de la pensée positive, du self-help, de la contre-culture hippie, du new age, du fitness californien et des méthodes de management de la Silicon Valley, les styles de yoga postural, aujourd’hui majoritaires dans les grandes villes, sont nés et ont fleuri… bien loin du Gange et sacrément près de Wall Street.
Selon Zineb Fahsi, « en valorisant le travail sur soi au détriment du changement social, le yoga fait porter aux individus la responsabilité de s’accommoder aux exigences du capitalisme. » Résultat ? Le yoga, aussi salvateur qu’il puisse être au quotidien, peut ainsi neutraliser toute remise en question systémique en se transformant, consciemment ou non, en ambassadrice de l’ordre établi.
Réinventer le yoga : pour un souffle plus émancipateur
Rendre le yoga responsable de tous nos maux, ce serait caricatural (et un peu injuste pour nos chakras). Le constat porté ici n’est pas de nier ses bienfaits ni de jeter la pierre aux enseignants, mais de questionner l’instrumentalisation contemporaine de la discipline. Grâce aux travaux de chercheuses comme Elizabeth de Michelis et Mark Singleton, on sait que le « yoga postural moderne » n’est qu’une des multiples incarnations du yoga, et que sa forme actuelle est clairement teintée de valeurs modernes, individuelles, occidentales.
Faut-il alors rejeter ce yoga contemporain pour revenir à un yoga « pur » ? Ni possible, ni souhaitable ! Il n’existe pas UN yoga originel, ni totalement subversif, ni totalement néolibéral. Mais il est salutaire d’espérer — et doter de moyens — un autre esprit du yoga, en marge des injonctions individuelles et dépolitisantes. Un yoga qui invite non à s’adapter coûte que coûte aux exigences productivistes, mais à bâtir des rapports à soi et au monde plus émancipateurs et justes.
Alors la prochaine fois que quelqu’un, la voix mielleuse et l’œil étincelant, te propose de tester le yoga pour régler tous tes soucis… Prends-le, pourquoi pas, mais avec un soupçon d’esprit critique. Respirer, oui ; changer le monde, c’est mieux encore.

Laure partage sa passion pour la course à pied et l’univers du running. Amatrice de sorties matinales comme de défis sur longue distance, elle explore équipements, conseils et tendances. Son objectif : vous accompagner dans votre pratique, quel que soit votre niveau.






